LA COURBURE DE L'ART , 2009
| 32.50 12.80 | x 25.50 10.04 |
- En stock : 2
PRÉLIMINAIRES
Pourquoi une bande dessinée autour de Bernard Venet ?
Pour plusieurs raisons. Physiquement et intellectuellement, il correspond à l'idée que l'on se fait de l'artiste actuel en général. Avec ses doutes, ses rêves, ses ambitions, son système relationnel. Son type de travail également, son ouverture sur l'art des autres en tant que «collectionneur», son côté franco-new yorkais. Tous ces aspects se prêtent à l'image. Diane, sa muse, qui le suit dans ses périples, a le profil idéal de la compagne de l'artiste. Même le décor réel dans lequel ils évoluent se prête facilement aux dessins. Bref, c'est le casting rêvé pour établir un scénario de B.D. sur mesure.
Pourquoi lui, plutôt qu'un autre ?
Parce qu'il est un de ces très rares artistes européens à pouvoir faire bonne figure aux côtés des sculpteurs américains. Il s'est d'ailleurs détaché très vite du nouveau réalisme à la française. Dès le début des sixties, on le sent intuitivement plus proche d'Ad Reinhardt, Smithson, Grovesnor, Morris, Judd, Serra, même de Kosuth, plutôt que de l'équipe de Restany. A l'époque, le radicalisme, la distance, la froideur de ses goudrons et de ses diagrammes ne pouvait que m'intéresser, car pour l'alimentaire je travaillais dans un bureau de projets de technique routière (STP Liège). J'ai fait la connaissance de Bernar beaucoup plus tard à Liège, en 1985. Lorsque Peter Downsbrough m'a invité à New York, la même année. J'avais un projet de B.D. sur le milieu de Manhattan. Après avoir rencontré Weiner, Baldessari, Haring, Shafrazi, j'ai rendu visite à Bernar, qui m'a introduit chez Lichtenstein. J'ai ensuite élaboré une dizaine de planches, qui ont été subtilisées par un galeriste indélicat, lequel a complètement disparu. Déprimé, j'ai abandonné le projet. Bernar avait conservé une copie sur laquelle il figurait, et m'a encouragé à refaire quelques planches. Après hésitations et un voyage à New York, je m'y suis remis, dans un tout autre état d'esprit, car le contexte avait totalement changé en vingt ans.
Mais le scénario n'a rien à voir avec la réalité ?
Bien sûr que non (rires). Il s'agit d'une fiction humoristique à partir d un segment du monde de l'art. La situation évoquée n'est pas très originale. Il s'agit de l'éternel malentendu télévision/arts plastiques. Depuis les années cinquante, toutes les chaînes de télé ont un rapport caricatural avec le monde de l'art, mise à part ARTE, et encore... Ce serait intéressant de collectionner aussi bien les émissions, que les débats, ainsi que chaque intrusion ridicule de tableaux dans les émissions culturelles grand public. On rêve tous quelque part d'une émission idéale, animée par un journaliste idéal, programmée à une heure idéale. Mais attention, c'est peut être mieux pour tout le monde, que cela reste à l'état de fantasme (rires).
D'où le choix de Guillaume Durant ?
Evidemment, non seulement il appartient à ce milieu, mais il en a les angoisses et les incertitudes. Je n'ai pas eu difficile de le plonger dans le marasme d'un direct expérimental utopique.
Enrico Pedrini et Weiner ont un rôle important. Ils interviennent à contre pied, un peu comme des mauvaises consciences. Le cri primal de Carolee Schneemann, c'est un peu du même ordre?
Ils apportent de la contradiction à l'univers de Venet. C'est l'opposition entre ceux qui veulent installer du lourd, du solide, du dur comme l'acier, et ceux qui s'impliquent plus mentalement.
Mais ici, leur cohabitation est possible, ils sont complices et fascinés par leur contraire. Ce que je fais dire à Enrico Pedrini, est un résumé de l'aspect désenchanté du milieu.
Mais ce type de discours, cette façon de voir, n'est pas non plus nouveau. Il suffit de revisiter les caricatures d'Ad Reinhardt, pour constater que plus les choses changent, plus c'est la même chose.
C'est une vision assez pessimiste du monde de l'art...
Je n'ai pas ce sentiment, j'ai plutôt l'impression qu'il s'agit d'une réalité. C'est un milieu où se concentrent les passions humaines. Derrière les pacotilles et les mondanités, il y a beaucoup de nostalgie, de superstitions, de croyances, dans un au-delà de l'histoire. D'où le nombre croissant de dévots, de bigots, de prêtres. de papes, de pèlerinages. Mais c'est aussi un endroit ou l'on croise des gens formidables, désintéressés, idéalistes, qui se permettent de rêver et de faire les fous. J'ai un penchant pour ceux qui aiment bien rigoler. Le problème, c'est que c'est une minorité.
Entretien de Jacques Charlier avec Déborah Hunter, Café « La Rive Gauche », Liège,
Décembre 2004.

